[D’où je parle :

De 2003 à 2009, j’ai co-animé des groupes de responsabilisation pour auteurs de violences conjugales sous main de justice dans le Val d’Oise.

Depuis 2017, j’interviens également en milieu carcéral (maison d’arrêt de Saint-Brieuc) deux fois par mois et, dans le cadre du « module citoyenneté » que j’anime, je rencontre régulièrement des auteurs de violences conjugales.

Depuis début 2019, je co-anime des stages de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes dans le Morbihan.

En parallèle de ces activités libérales, je coordonne un service qui porte un accueil de jour pour femmes victimes de violences conjugales.]

Il ne s’agit pas ici de dresser un profil-type des auteurs, mais de partager quelques constats et observations que je peux faire dans mon travail auprès d’eux. Toutes les citations en italique sont des paroles que j’ai pu entendre au cours des stages de responsabilisation animés en 2019.

Je suis le « fil rouge », c’est-à-dire que j’anime plusieurs séquences et assiste à l’intégralité du stage afin de faire le lien entre les différentes approches (sociologique, juridique et psychologique) et d’observer l’évolution – ou pas – des participants. L’appellation « stage de responsabilisation » est très importante car il s’agit bien d’amener ces hommes à amorcer une introspection pour prendre conscience de la gravité de leurs actes et à en assumer la responsabilité. L’objectif est aussi de donner davantage de sens à la mesure de justice et – bien sûr – de prévenir la récidive.

Durant le dernier stage de 2019, un délégué de la Procureure était présent – en tant qu’observateur – lors de la première séquence (durant laquelle nous échangeons, entres autres, sur les stéréotypes de genre). Il a assisté au tour de table : j’ai demandé aux 9 participants de se présenter et d’énoncer pourquoi ils étaient là. Et il a été très surpris d’entendre chaque stagiaire se plaindre ou dire « je ne sais pas ce que je fais là » ou encore « c’est Madame qui devrait être ici, c’est de sa faute »… A chaque début de session, il y a beaucoup de déni, une justification des faits ou encore une minimisation de leurs actes.

Ce sont des hommes « ordinaires », pas des malades mentaux. Ce ne sont pas des « brutes incapables de réflexion »… comme j’avais tendance à le croire avant d’intervenir auprès d’eux. Dans le cadre du stage, ils sont – la plupart du temps – polis et sympathiques (mais il convient de rappeler qu’il y a une forme de coercition dans leur participation et qu’ils savent que l’on peut en référer à l’autorité judiciaire en cas de problème). Si certains semblent souffrir d’une pathologie psychiatrique, cela ne représente pas du tout la majorité des hommes repérés par la justice pour des faits de violences conjugales. Ils sont de tous les milieux sociaux (à titre d’exemple, un ingénieur, un consultant et plusieurs chefs de petites entreprises ont participé aux stages organisés en 2019, ce qui bouscule l’idée reçue selon laquelle les auteurs seraient plutôt issus des classes sociales dites défavorisées) et de tous les âges (de 25 à 73 ans sur les sessions de 2019).

Ils ont un seuil de tolérance à la violence très élevé : « on peut même plus mettre une fessée », « je ne savais pas que c’était un viol »… L’inversion de la responsabilité est aussi une stratégie « classique » : « c’est elle qui m’a tapé », « j’ai répondu à la provocation de mon épouse ». Certains vivent dans la violence depuis l’enfance, elle est devenue un mode de fonctionnement mais, si leur parcours peut aider à comprendre leurs agissements, elle ne les dégage pas de la responsabilité de leurs actes. Contrairement aux croyances populaires, leur violence n’est pas « un moment de folie lié à l’alcool ». Certes, l’alcool facilite le passage à l’acte, mais il n’est pas systématiquement à l’origine des comportements agressifs (variabilité selon les individus et les circonstances). Si un participant reconnaît avoir un rapport complexe à l’alcool et / ou explique son passage à l’acte par le fait qu’il avait bu, je rappelle que cela ne le déresponsabilise pas pour autant.  « Comprendre ne signifie pas excuser » est l’une des phrases que je répète le plus souvent au cours des 2 jours de stage.

Quand on les interroge sur leur ressenti au moment des faits, ils disent tous avoir été « en colère ». S’ils n’ont pas de difficulté à parler d’eux – parce qu’ils sont autocentrés (je le constate dans chaque session que j’anime), ils ont en revanche du mal à décrire leurs émotions et à exprimer des remords – alors que les victimes, elles, se sentent toujours coupables… L’un des seuls moments durant lequel certains participants évoquent une forme de culpabilité est lorsque l’on traite de l’impact des violences sur les enfants.

S’ils ont des caractéristiques communes, la principale est qu’ils sont TOUS sexistes (et certains sont même misogynes). « Les femmes sont jalouses et menteuses », « je suis le chef de la maison, c’est dans mes gênes », « la juge était contre moi, évidemment puisque c’est une femme »… Ils sont incapables d’envisager les relations femmes-hommes autrement que comme des rapports de force, un enjeu de pouvoir. Les femmes sont soit des « mauvais objets », responsables de leurs problèmes et donc ils se comportent de manière agressive envers elles – il m’est arrivé d’en faire les frais ; soit de potentiels « proies ou trophées de chasse » (il ne s’agit pas de séduction consentie, mais d’obtenir ce qu’ils veulent). Voilà pourquoi il est absolument nécessaire d’avoir une approche de genre et de les amener à réfléchir sur leurs représentations lors de ces stages. A ma connaissance, c’est loin d’être le cas sur tous les dispositifs existants…

Ces stages sont de trop courte durée pour amener une modification profonde de leur comportement, mais il s’agit d’ébranler leurs certitudes, ce qui est un premier pas vers une prise de conscience de la nécessité de changer… Ce n’est malheureusement pas ce que j’observe chez la plupart des participants… Cependant, il y a parfois de l’espoir : dans un autre cadre professionnel, un homme qui reconnaît être violent psychologiquement a fait la démarche de prendre rendez-vous avec moi pour en parler.

massa consequat. ipsum in ut adipiscing felis lectus porta.